Tous ceux qui me voyaient m'approuvaient



ANCIEN TESTAMENT   /   LIVRES SAPIENTIAUX   /   JOB   (livre 22)

Ch.Ve. 
291Job reprit encore son discours et dit:
292Oh! Qui me rendra les mois d´autrefois, les jours où Dieu veillait à ma garde;
293quand sa lampe brillait sur ma tête, et que sa lumière me guidait dans les ténèbres!
294Tel que j´étais aux jours de mon âge mûr, quand Dieu me visitait familièrement dans ma tente,
295quand le Tout-Puissant était encore avec moi, et que mes fils m´entouraient;
296quand je lavais mes pieds dans le lait, et que le rocher me versait des flots d´huile!
297Lorsque je sortais pour me rendre à la porte de la ville, et que j´établissais mon siège sur la place publique,
298en me voyant, les jeunes gens se cachaient, les vieillards se levaient et se tenaient debout.
299Les princes retenaient leurs paroles, et mettaient leur main sur la bouche.
2910La voix des chefs restait muette, leur langue s´attachait à leur palais.
2911L´oreille qui m´entendait me proclamait heureux, l´oeil qui me voyait me rendait témoignage.
2912Car je sauvais le pauvre qui implorait du secours, et l´orphelin dénué de tout appui.
2913La bénédiction de celui qui allait périr venait sur moi, je remplissais de joie le coeur de la veuve.
2914Je me revêtais de la justice comme d´un vêtement, mon équité était mon manteau et mon turban.
2915J´étais l´oeil de l´aveugle, et le pied du boiteux.
2916J´étais le père des pauvres, j´examinais avec soin la cause de l´inconnu.
2917Je brisais la mâchoire de l´injuste, et j´arrachais sa proie d´entre les dents.
2918Je disais : « Je mourrai dans mon nid, j´aurai des jours nombreux comme le sable.
2919Mes racines s´étendent vers les eaux, la rosée passe la nuit dans mon feuillage.
2920Ma gloire reverdira sans cesse, et mon arc reprendra sa vigueur dans ma main. »
2921On m´écoutait et l´on attendait, on recueillait en silence mon avis.
2922Après que j´avais parlé, personne n´ajoutait rien; ma parole coulait sur eux comme la rosée.
2923Ils m´attendaient comme on attend la pluie; ils ouvraient la bouche comme aux ondées du printemps.
2924Si je leur souriais, ils ne pouvaient le croire; ils recueillaient avidement ce signe de faveur.
2925Quand j´allais vers eux, j´avais la première place, je siégeais comme un roi entouré de sa troupe, comme un consolateur au milieu des affligés.
301Et maintenant, je suis la risée d´hommes plus jeunes que moi, dont je n´aurais pas daigné mettre les pères parmi les chiens de mon troupeau.
302Qu´aurais-je fait de la force de leurs bras? Ils sont privés de toute vigueur.
303Desséchés par la misère et la faim, ils broutent le désert, un sol depuis longtemps aride et désolé.
304Ils cueillent sur les buissons des bourgeons amers, ils n´ont pour pain que la racine des genêts.
305On les écarte de la société des hommes, on crie après eux comme après le voleur.
306Ils habitent dans d´affreuses vallées, dans les cavernes de la terre et les rochers.
307On entend leurs cris sauvages parmi les broussailles, ils se couchent ensemble sous les ronces:
308gens insensés, race sans nom, bannis avec mépris de la terre habitée!
309Et maintenant je suis l´objet de leurs chansons, je suis en butte à leurs propos.
3010Ils ont horreur de moi, ils me fuient, ils ne détournent pas leur crachat de mon visage.
3011Ils se donnent libre carrière pour m´outrager, ils rejettent tout frein devant moi.
3012Des misérables se lèvent à ma droite, ils cherchent à ébranler mes pieds, ils frayent jusqu´à moi leurs routes meurtrières.
3013Ils ont bouleversé mes sentiers, ils travaillent à ma ruine, eux à qui personne ne porterait secours.
3014Ils fondent sur moi, comme par une large brèche, ils se précipitent parmi les décombres.
3015Les terreurs m´assiègent, ma prospérité est emportée comme un souffle, mon bonheur a passé comme un nuage.
3016Et maintenant, mon âme s´épanche en moi, les jours d´affliction m´ont saisi.
3017La nuit perce mes os, les consume, le mal qui me ronge ne dort pas.
3018Par sa violence, mon vêtement a perdu sa forme, il me serre comme une tunique.
3019Dieu m´a jeté dans la fange, je suis comme la poussière et la cendre.
3020Je crie vers toi, et tu ne me réponds pas; je me tiens debout, et tu me regardes avec indifférence,
3021Tu deviens cruel à mon égard, tu m´attaques avec toute la force de ton bras.
3022Tu m´enlèves, tu me fais voler au gré du vent, et tu m´anéantis dans le fracas de la tempête.
3023Car, je le sais, tu me mènes à la mort, au rendez-vous de tous les vivants.
3024Cependant celui qui va périr n´étendra-t-il pas les mains et, dans sa détresse, ne poussera-t-il pas un cri?
3025N´avais-je pas des larmes pour l´infortuné? Mon coeur ne s´est-il pas attendri sur l´indigent?
3026J´attendais le bonheur, et le malheur est arrivé; j´espérais la lumière, et les ténèbres sont venues.
3027Mes entrailles bouillonnent sans relâche, les jours d´affliction ont fondu sur moi.
3028Je marche dans le deuil, sans soleil; si je me lève dans l´assemblée, c´est pour pousser des cris.
3029Je suis devenu le frère des chacals, le compagnon des filles de l´autruche.
3030Ma peau livide tombe en lambeaux, mes os sont brûlés par un feu intérieur.
3031Ma cithare ne rend plus que des accords lugubres, mon chalumeau que des sons plaintifs.