Pourquoi donnes-tu à l'homme une telle importance?



ANCIEN TESTAMENT   /   LIVRES SAPIENTIAUX   /   JOB   (livre 22)

Ch.Ve. 
61Alors Job prit la parole et dit:
62Oh! S´il était possible de peser mon affliction, et de mettre toutes ensemble mes calamités dans la balance!...
63Elles seraient plus pesantes que le sable de la mer: voilà pourquoi mes paroles vont jusqu´à la folie.
64Car les flèches du Tout-Puissant me transpercent, et mon âme en boit le venin; les terreurs de Dieu sont rangées en bataille contre moi.
65Est-ce que l´onagre rugit auprès de l´herbe tendre? Est-ce que le boeuf mugit devant sa pâture?
66Comment se nourrir d´un mets fade et sans sel, ou bien trouver du goût au jus d´une herbe insipide?
67Ce que mon âme se refuse à toucher, c´est là mon pain, tout couvert de souillures.
68Qui me donnera que mon voeu s´accomplisse, et que Dieu réalise mon attente!
69Que Dieu daigne me briser, qu´il laisse aller sa main et qu´il tranche mes jours!
610Et qu´il me reste du moins cette consolation, que j´en tressaille dans les maux dont il m´accable: de n´avoir jamais transgressé les commandements du Saint!
611Quelle est ma force, pour que j´attende? Quelle est la durée de mes jours, pour que j´aie patience?
612Ma force est-elle la force des pierres, et ma chair est-elle d´airain?
613Ne suis-je pas dénué de tout secours, et tout espoir de salut ne m´est-il pas enlevé?
614Le malheureux a droit à la pitié de son ami, eût-il même abandonné la crainte du Tout-Puissant.
615Mes frères ont été perfides comme le torrent, comme l´eau des torrents qui s´écoulent.
616Les glaçons en troublent le cours, la neige disparaît dans leurs flots.
617Au temps de la sécheresse, ils s´évanouissent; aux premières chaleurs, leur lit est desséché.
618Dans des sentiers divers leurs eaux se perdent, elles s´évaporent dans les airs, et ils tarissent.
619Les caravanes de Théma comptaient sur eux; les voyageurs de Saba espéraient en eux;
620ils sont frustrés dans leur attente; arrivés sur leurs bords, ils restent confondus.
621Ainsi vous me manquez à cette heure; à la vue de l´infortune, vous fuyez épouvantés.
622Vous ai-je dit: « Donnez-moi quelque chose, faites-moi part de vos biens,
623délivrez-moi de la main de l´ennemi, arrachez-moi de la main des brigands? »
624Instruisez-moi, et je vous écouterai en silence; faites-moi voir en quoi j´ai failli.
625Qu´elles ont de force les paroles équitables! Mais sur quoi tombe votre blâme?
626Voulez-vous donc censurer des mots? Les discours échappés au désespoir sont la proie du vent.
627Ah! Vous jetez le filet sur un orphelin, vous creusez un piège à votre ami!
628Maintenant, daignez vous retourner vers moi, et vous verrez si je vous mens en face.
629Revenez, ne soyez pas injustes; revenez, et mon innocence apparaîtra.
630Y a-t-il de l´iniquité sur ma langue, ou bien mon palais ne sait-il pas discerner le mal?
71La vie de l´homme sur la terre est un temps de service, et ses jours sont comme ceux du mercenaire.
72Comme l´esclave soupire après l´ombre, comme l´ouvrier attend son salaire,
73ainsi j´ai eu en partage des mois de douleur, pour mon lot, des nuits de souffrance.
74Si je me couche, je dis: « Quand me lèverai-je? Quand finira la nuit? » et je suis rassasié d´angoisses jusqu´au jour.
75Ma chair se couvre de vers et d´une croûte terreuse, ma peau se gerce et coule.
76Mes jours passent plus rapides que la navette, ils s´évanouissent: plus d´espérance!
77O Dieu, souviens-toi que ma vie n´est qu´un souffle! Mes yeux ne reverront pas le bonheur.
78L´oeil qui me regarde ne m´apercevra plus; ton oeil me cherchera, et je ne serai plus.
79Le nuage se dissipe et passe; ainsi celui qui descend au schéol ne remontera plus;
710il ne retournera plus dans sa maison; le lieu qu´il habitait ne le reconnaîtra plus.
711C´est pourquoi je ne retiendrai pas ma langue, je parlerai dans l´angoisse de mon esprit, j´exhalerai mes plaintes dans l´amertume de mon âme.
712Suis-je la mer ou un monstre marin, pour que tu poses une barrière autour de moi?
713Quand je dis: « Mon lit me soulagera, ma couche calmera mes soupirs, »
714alors tu m´effraies par des songes, tu m´épouvantes par des visions.
715Ah! Mon âme préfère la mort violente, mes os appellent le trépas.
716Je suis en proie à la dissolution, la vie m´échappe pour jamais. Laisse-moi, car mes jours ne sont qu´un souffle.
717Qu´est-ce que l´homme, pour que tu en fasses tant d´estime, que tu daignes t´occuper de lui,
718que tu le visites chaque matin, et qu´à chaque instant tu l´éprouves?
719Quand cesseras-ru d´avoir le regard sur moi? Quand me laisseras-tu le temps d´avaler ma salive?
720Si j´ai péché, que puis-je te faire, ô Gardien des hommes? Pourquoi me mettre en butte à tes traits, et me rendre à charge à moi-même?
721Que ne pardonnes-tu mon offense? Que n´oublies-tu mon iniquité? Car bientôt je dormirai dans la poussière; tu me chercheras, et je ne serai plus. --Discours de Baldad.--